Ici et maintenant

L’Utopie est un pays imaginaire inventé par Thomas More. C’est une société qui est à la recherche de la perfection, dans laquelle tous les hommes sont appelés à accéder au bonheur. Ce sont là les caractéristiques communes à la plupart des utopies conceptualisées jusqu’à aujourd’hui.

Or deux problèmes se posent :
1 : Heureux et malheureux vont de pair : on n’est jamais heureux sans être parfois malheureux et vice versa.
2 : La perfection est différente du bonheur ; la conceptualisation des dystopies essaie de le démontrer, les sociétés dystopiques étant généralement parfaites dans le sens où tout fonctionne.

L’accession au bonheur doit donc s’entendre de deux manières qui rompent avec la tradition philosophique qui associe bonheur et perfection. D’abord le bonheur ne peut être plein, il s’agit d’une tendance : on doit tendre vers le bonheur, mais on doit abandonner l’idée d’être un jour pleinement et définitivement heureux. Ensuite, perfection et bonheur doivent être dissociés. La perfection ne mène pas au bonheur.

Une utopie, en tant que clef du bonheur, ne peut donc pas se présenter sous la forme d’une société parfaite. Si le bonheur est affaire de tendance, alors l’utopie est affaire d’élaboration.
L’utopie est ce qui s’élabore en nous faisant tendre au bonheur. L’utopie n’est pas imaginaire et immuable, elle est concrète et en perpétuel changement.

L’élaboration de l’utopie se fait théoriquement et pratiquement. Théoriquement, parce qu’elle part d’une analyse critique de l’Existant, de ce avec quoi nous devons rompre ; l’utopie part toujours d’un constat critique de la société et se veut toujours une rupture avec celle-ci ; l’utopie a donc toujours une dimension révolutionnaire. Pratiquement, parce qu’elle n’est pas un programme, comme c’est le cas dans la tradition révolutionnaire, à savoir « analyse critique, propositions d’une société idéale, proposition d’un processus révolutionnaire, processus révolutionnaire, mise en place de ladite société idéale » ; au contraire, à partir des constats théoriques, l’élaboration de l’utopie, c’est l’expérimentation ici et maintenant d’un nouveau vivre ensemble, qui rompt avec l’Existant.

Ceci suppose donc une chose : l’élaboration d’une utopie se fait inévitablement dans un contexte de conflit avec l’Existant. Ceci se passe soit au cœur d’un conflit où l’on tente d’élaborer l’utopie, soit lors de l’élaboration où l’on finit par entrer en conflit ; car, dans le cas inverse, l’on se retrouve intégré à l’Existant devenant ainsi l’une de ses composantes et perdant donc tout caractère utopique.

L’utopie étant à nos yeux concrète, en perpétuel changement et conflictuelle, nous pouvons définir certaines expériences contemporaines comme étant des élaborations de l’utopie. C’est le cas des nouvelles pratiques de vivre ensemble qui se développent à Notre-Dame-des-Landes et dans le Val de Suse en Italie. Celles-ci partent d’un conflit avec des projets d’infrastructures dénoncées comme étant de type capitaliste (une ligne TGV et un aéroport), mais ce qui se joue réellement c’est l’élaboration pratique de formes de vie mettant en exergue la volonté des habitants, celle de la rupture et de l’anéantissement de ce que ces utopies considèrent comme un système « militaro-marchand ».

Dans ce cas, ce conflit avec l’Existant passe donc d’une part par l’abolition de l’économie et des rapports marchands qui en découlent, et d’autre part par la destruction des institutions qui maintiennent la seule forme de vie qui est, selon les militants, tolérée dans nos sociétés, celle du « citoyen consommateur ».

Or nous pouvons constater que l’abandon de ces structures sur ces territoires réappropriés ne passe ni par un programme, ni par une vérité absolue, mais par l’expérimentation au quotidien de nouvelles pratiques et d’une remise en question perpétuelle de l’organisation.

Deux utopies concrètes : la « ZAD » de Notre-Dame-des-Landes et l’occupation du Val de Suze

Nous voyons dans les expérimentations de Notre-Dame-des-Landes et du Val de Suse, en Italie, une dimension utopique ; il s'agit en effet de l'élaboration de nouvelles communautés politiques au sein desquelles vivre et lutter ne sont plus deux principes dichotomiques. Ces deux essais de nouvelle forme de vie luttent contre des projets d'infrastructures issus de la société capitaliste.

À Notre-Dame-des-Landes, depuis 1972, existe un projet d’aéroport qui concentrerait les activités aéroportuaires du Grand Ouest. Le décret d'une Zone d'Aménagement Différé est établi deux années plus tard. Après une période de latence, le projet est relancé au début des années 2000 avec l'appui de Jean-Marc Ayrault, alors maire de la ville de Nantes. S'ensuit un appel d'offre lancé en 2008, remporté par le groupe de construction Vinci, alors qu'une année plus tôt la première occupation s’est constituée au Rosier. Suite à un appel à venir habiter l'espace rebaptisé « Zone À Défendre », les squats se multiplient, comme ceux de la Gaîté et de la Sécherie occupés peu après août 2009. La lutte qui n'est au départ qu'un combat contre la construction de l'aéroport s'élargit peu à peu en une volonté de sauver les terres dans leur ensemble des grands projets d'infrastructures dites « militaro-marchandes ». L'organisation de nouvelles formes de vie voit alors le jours.

Il ne s'agit alors pas de revendiquer mais de prendre. Les constructions de maisons, la culture d'immenses potagers, la pratique de l'échange se développent autour des envies communes de lutter contre le capitalisme en élaborant de nouvelles pratiques qui naissent au jour le jour.

La lutte en cours dans le Val de Suse en Italie présente de nombreuses caractéristiques communes avec celle de la « Zone À Défendre » de Notre-Dame-des-Landes. Il s'agit d'un projet d'infrastructure commun à l'Italie et à la France et jugé prioritaire par l'Union Européenne, la construction d'une Ligne à Grande Vitesse qui doit relier Lyon, en France, à la frontière ukrainienne. Or cette construction nécessite de nombreux aménagements (des tunnels par exemple) dans la région du Val de Suse, à l'ouest de Turin, dans le Piémont italien. À partir des années 1990, une contestation du projet se met en place, c'est la naissance du mouvement No TAV (« treno a alta velocità », train à grande vitesse en italien). En parallèle avec des manifestations massives, à l'image de la marche du 16 novembre 2005, où cinquante mille personnes sont réunies, des occupations ont lieu sur le même modèle qu'à Notre-Dame-des-Landes, dans les fermes de la vallée. Ce qui se joue donc ici, c'est encore une fois une lutte qui dépasse la contestation d'un projet d'aménagement du territoire ; les habitants ne souhaitent pas seulement faire abandonner les constructions, ils veulent aussi proposer une autre vision de la vie et du politique. Le « TAV » comme moyen de transport toujours plus rapide et toujours plus contrôlé témoigne clairement, selon les occupants, du modèle de vie que le capitalisme impose. Au travers de la lutte, ceux-ci construisent entre eux, ici et maintenant, de nouvelles façons de vivre ensemble.

Jonathan Pitaud et Arthur Pied