L'Utopie, de Thomas More

« L'éducation de l'enfance et de la jeunesse est confiée au sacerdoce, qui donne ses premiers soins à l'enseignement de la morale et de la vertu, plutôt qu'à celui de la science et des lettres. L'instituteur en Utopie emploie tout ce qu'il a d'expérience et de talent à graver dans l'âme encore tendre et impressionnable de l'enfant les bons principes qui sont la sauvegarde de la république. L'enfant qui a reçu le germe de ces principes le garde pendant toute sa carrière d'homme, et devient plus tard un élément utile à la conservation de l'État »

 

Comme son titre l’indique, l’œuvre de Thomas More est fondatrice de la littérature et de la pensée utopique.

Cette œuvre reflète les préoccupations d’un humaniste de son temps, ami d’Érasme, incarnant lui-même la figure de l’intellectuel idéal, brillant et érudit universel. Sa vie même est source d’admiration : intègre, dénué d’ambition tout en étant le conseiller, l'ambassadeur et le chancelier du roi d’Angleterre Henri VIII, menant une vie familiale simple et heureuse, amoureux jusqu’au jour de son exécution, est soucieux d’une éducation complète et harmonieuse pour ses propres enfants appliquant les idées défendues dans ses livres. Cette vie idéale, reconnue très tôt par ses contemporains, explique la présence dans cet exemplaire du fonds ancien d'un portrait gravé, réalisé par C.-P. Landon (artiste de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle et conservateur au Louvre) et d'une biographie précédant le texte de L'Utopie.

Si le débat continue aujourd'hui pour faire la part dans L'Utopie du manifeste catholique, de la dénonciation des turpitudes de ce bas monde, de la critique de sa société et du programme à appliquer, voire de la préfiguration du communisme, il n’en reste pas moins que Thomas More aborde l’importance de l’éducation de manière pragmatique ; ce domaine est d'ailleurs moins développé que la description des autres aspects de sa société idéale. Il n'existe en effet pas de chapitre spécifique sur l'école et l'index final de cet exemplaire ne comporte qu'une entrée « collège », décrivant davantage les activités des adultes.

Le programme éducatif de More est explicitement inspiré de celui de Platon, mais les différences sont notables. L’importance de la famille y est rappelée comme premier cadre éducatif. La bienveillance du regard de More sur les enfants est d’une étonnante modernité. L’école est un service public ouvert à tous, garçons et filles, avec un enseignement commun au début, en langue nationale, de plus en plus professionnalisant au fur et à mesure (chaque métier étant ouvert à tous). Le programme est varié et équilibré, reflétant l’idéal humaniste : les jeunes étudient notamment les lettres, les œuvres classiques, les arts, les sciences naturelles et les mathématiques ; des cours d’instruction civique ont pour but d’éveiller la conscience politique des élèves. L’ensemble reste sous le contrôle de l’État, chargé également de la formation des maîtres (à une époque où la mauvaise formation des prêtres a été un des points de cristallisation de la Réforme protestante).

<p>Jeux d’échec : les loisirs sur l'île d'Utopie</p>

Le temps libre pour se former et se divertir

Thomas More insiste sur ce qu’on qualifierait aujourd’hui de formation continue pour les adultes, accessible grâce à une journée de travail réduite à 6 heures… mais le matin avant le lever du soleil. Il prône également le mélange entre enfants et adultes, dans l’idée d’un apprentissage commun et réciproque. Mais chacun doit savoir tenir son rang : entre 5 ans et la puberté, les enfants mangent debout au réfectoire puis y assurent le service jusqu’à leur mariage.

Comme pour Platon, l’éducation n’est pas orientée à des fins strictement utilitaires : elle revêt une forte dimension morale. Elle sert des valeurs vivantes, en premier lieu la paix et l'harmonie sociale.

Bien que L'Utopie s'étende peu sur l'éducation, l’influence de Thomas More est considérable y compris dans le domaine éducatif : il encourage ainsi Thomas Elyot à publier le premier traité de pédagogie en anglais en 1531 (Le Gouverneur) puis Roger Ascham, précepteur de la future reine Elisabeth Ire et auteur du Scholemaster (Le maître d’école, 1570). Ces ouvrages exercent à leur tour une profonde influence sur l’organisation des écoles et sur les programmes d’enseignement pendant le reste du XVIe et une grande partie du XVIIe siècle en Angleterre.

 

L’exemplaire présenté a une reliure très sûrement postérieure, de belle facture en maroquin rouge. Les pages ont été dorées, probablement par-dessus une première décoration peinte. Cet exemplaire comporte plusieurs gravures sur cuivre, anonymes : celle reproduite représente le temps du loisir, où les adultes se consacrent à des jeux de réflexion sur leur temps libre. L'imprimeur-libraire est Pierre Vanden Aa (1659-1733) qui a exercé à Leyde (Pays-Bas) pendant 25 ans, comme spécialiste de l'édition des récits de voyages et des atlas.

Yvan Hochet